Workshop Benoît Félix



Un écart de conduite / la conduite d'un écart (à la trace)
Aux élèves de l'atelier de dessin, La Cambre


Scène:
Vous êtes en train de dessiner, c'est à dire que vous avez le dessein d'atteindre ou d'approcher telle représentation de chose, ou tel état formel, à l'aide de ce système de traces s'impliquant mutuellement qu'est le dessin... Vous avez l'attention concentrée sur ce point que vous visez: c'est l'objet que vous regardez en le dessinant, c'est l'idée - même vague - que vous avez de ce que sera le dessin.
Et puis tout à coup, votre regard se fait comme accrocher par ce qui se passe sur la feuille (par ce dont la feuille blanche est la scène). Ce qu'il y a déjà de dessin sous vos yeux s'interpose alors entre vous et ce que vous dessiniez. Et c'est comme s'il réclamait sa place.

  • Est-ce moi?
  • Qui?
  • Le dessin que tu dessines.
  • Mais non, pas encore... Attend!
  • Mais regarde!
  • Mais laisse-moi continuer ce que je dessine!
  • Mais regarde au moins!
  • Ah...

Mystère que ce mouvement soudain du corps, quand nous reculons tout à coup pour voir, pour voir ce que ça donne. On ne connaît jamais à l'avance le moment où ce mouvement se produit.
Le travail d'agencement de traces où nous sommes absorbés ne se ferait qu'à l'aveugle, à tâtons? Ce recul qu'on prend tout-à-coup, où l'on se retire du dessin en train de se faire, afin de l'appréhender comme une forme objective devant soi, scande la progression aveugle du dessin. Ne serait-ce pas une réaction du corps de celui qui dessine par rapport au mouvement, sinon sans limite, du dessiner?
Réaction de replis nécessaire du corps dans l'évaluation de ce qu'il voit, un peu comme si c'était dans un miroir? Est-ce que cette forme que celui qui cherche à la voir se constituer devant lui ne vient pas à la place de sa forme première à lui, que le miroir lui donne?
(Ceci pourrait nous amener à un détour théorique par le stade du miroir de Jacques Lacan. )

Celui qui prend du recul pour voir son dessin se constituer devant lui, recule évidemment pour mieux sauter. Pour traverser le miroir.

Dessiner: traverser le miroir?


... Et peut-être le garderez-vous tel qu'il s'est réclamé à vous, ce dessin de tout à l'heure, quand vous vous êtes reculés pour le voir? Et vous reprendrez, sur une autre feuille. Quoi? Ce dans quoi vous vous étiez engagés auparavant. Mais évidemment, quelque chose de ce premier événement – avoir gardé ce dessin dans l'état où il s'est imposé à vous – aura laissé dans votre processus de dessin, sa trace...

Le premier dessin est donc là, plus vite arrivé que vous ne le pensiez; près de vous, et vous en commencez un autre. Sans doute reculerez-vous à nouveau pour voir, et à nouveau vous évaluerez la situation – c'est à dire : l'état de ce qui se donne à voir sur votre feuille. Bien sûr, si c'est à l'aune de ce que vous visiez au départ que vous jugez votre dessin, il est encore loin d'être atteint; mais à ne voir que le dessin pour lui-même, en faisant comme si c'était le dessin d'un autre, tel quel présenté à vous, et en jouant à ne plus rien savoir des intentions qui étaient les vôtres au départ, comment le regarderez-vous?

Est-ce qu'à nouveau ce dessin dans son état d'inachèvement pourrait être assumable comme le dessin, ou bien, jugerez-vous qu'il lui manque quelque chose? Quoi? Et comment interviendriez-vous alors pour le mener jusqu'à lui?

Qu'est-ce qui fait qu'un dessin tienne, si on l'a progressivement dégagé de ses intentions de représentation (ou de signification) de telle ou telle chose?

Une série d'états intermédiaires du dessin pourraient ainsi s'être accumulés à un moment donné de votre avancée. Ces coupes dans la temporalité du dessin pourraient bien alors constituer, comme série, le dessin lui-même. Nous aurions ainsi un dessin qui ne relèverait plus de la logique de la fenêtre ouvrant sur tel espace donné au regard (comme une trouée dans l'espace alentour), mais un lieu qu'organise la rythmique des renvois les unes aux autres de différentes parties disjointes. Un tel lieu, évidemment, n'est plus circonscrit comme l'était celui que les bords de la feuille délimitaient, et les bords de papier dans une telle configuration pourraient bientôt prendre le même statut que les traits du dessin lui-même... Avant que cette logique de dessin en expansion ne migre aux éléments de l'espace réel dans lequel il s'est insinué?

Petit à petit, ainsi, d'avoir laissé le dessin s'intercaler entre nous et ce que nous croyions viser au départ, c'est lui - c'est à dire la logique des processus de tracés, avec les conséquences qu'ils entrainent – qui sera devenu le guide dans l'aventure? Ainsi dessinerons nous à la trace? En quête de quelque chose que nous ne savons pas encore, et vers quoi nous nous avancerons, en essayant de nous tenir au plus près de chacune des conséquences qu'impliqueront nos gestes, nos décisions, ...

Est-ce possible le dessin tout seul? Est-ce qu'on peut interroger le dessin comme un processus autonome? Est-ce qu'on pourrait le regarder courir sous nos yeux comme on regarde une colonie de fourmis? Est-ce que le dessin pourrait n'être que réel? S'agirait-il encore de dessin, et non pas de sculpture?

L'une des propriétés fondamentales du dessin, à mon sens, est qu'il n'efface pas ses traces. Là où la peinture procède par couches se recouvrant, le dessin nous laisse lisible le temps particulier de l'aventure qu'il constitue. Le faire à l'oeuvre dans tel dessin, on peut à la limite en reprendre le cours. S'il est donc bien là, terminé et faisant image devant nous, il est encore aussi le chemin qui mène jusqu'à lui; il est encore le désir de l'image vers laquelle il tend, bien qu'il soit cette image. S'il s'agit d'image, donc, le dessin qui la réalise y demeure comme y faisant objection.

C'est une image inquiète.

C'est dans l'espace de cet écart dont le dessin est, à mon sens, le lieu, que je voudrais vous inviter à porter ensemble notre intérêt. Notre laboratoire d'une semaine sera le champ d'une expérimentation ouverte, empirique, et peut-être le développement en commun des réflexions théoriques que nos travaux entraîneront.

C'est à partir du point de votre travail de dessin, là où il en est pour chacun, que je vous proposerai de commencer. D'ici-là, n'hésitez pas, évidemment, à collecter des sources pouvant répondre à ce propos, ou à développer les réflexions qu'il suscite chez vous.

Benoît Félix, février 2013